Julien.lebargy@gmail.com / Québec / Canada © 2018 -  JULIEN LEBARGY /Éditions du XXI

The Age of Innocence - Extraits du dossier de recherches

 

MELJ-JFM-JO-TCM
42598303

(inscriptions sur le flan du char d'assaut)

 

It was the best of times, it was the worst of times, it was the age of wisdom, it was the age of foolishness, it was the epoch of belief, it was the epoch of incredulity, it was the season of Light, it was the season of Darkness, it was the spring of hope, it was the winter of despair, we had everything before us, we had nothing before us, we were all going direct to Heaven, we were all going direct the other way - in short, the period was so far like the present period, that some of its noisiest authorities insisted on its being received, for good or for evil, in the superlative degree of comparison only

 

Charles Dickens, Tale of Two Cities.

 

"Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

 

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. 

D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. […]

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuée; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.

Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais pas. Maintenant, je ne sais plus rien, il est arrêté, redescendu peut être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine."

 

Marcel Proust. Du côté de chez Swann.

 

Rappelons-nous de nous souvenir que les souvenirs ne sont pas la réalité. L’histoire non plus.

 

Mélancolie, nostalgie et The Age of Innocence

 

Depuis quelques années, mon travail artistique ressemble à une déambulation au cœur de la mélancolie. Incapable d’en contenir toute l’essence en une œuvre unique, j’ai décidé d’explorer cette « humeur »[1] dont la notion a largement évolué au cours de l’histoire.[2]

Il y a, au cœur de l’heure mélancolique, un instant de scission entre l’être et l’esprit et entre le temps présent et passé/futur. Je parlerai d’un décalage où toutes nos expériences passées ne suffisent plus à  retenir l’entité préalablement construite par nos expériences et nos souvenirs et où le « je » saisit une nouvelle conscience du « moi ».[3] Le sujet réalise alors son existence et son attache au présent qui ne finit pas d’avancer.

 

Le passage du temps, suivi inconditionnellement par la mort, place l’être vivant face à son absurdité la plus évidente : son inéluctable disparition. J’ai abordé la question de l’influence du temps sur la matière : une exposition intitulée The Great Leveler. Il s’en est suivi une autre série de peintures abordant le complexe de l’âge d’or (idéalisation excessive du passé) : The Golden Age. Ce corpus de peinture a momentanément décalé mon travail vers la notion de nostalgie.[6]

 

Aujourd’hui, je vous propose une exposition qui présente ma recherche sur l’influence du souvenir dans la construction du « moi » mélancolique et de son rapport avec l’acceptation de la disparition de l’enfance. Une exposition intitulée The Age of Innocence.

Je souhaite présenter des fragments de souvenirs. Les tableaux représentent des objets décontextualisés et dénaturés. En effet, nous pouvons déceler, dans certains tableaux, les traces de la manipulation d’un esprit d’enfant qui aurait altéré l’objet en lui conférant des apparences de jouet.

 

De plus, les objets sont parfois incomplets : partiellement effacés ou abimés par le temps à la manière d’une vielle photo. Les cadres ronds, semblant être des bulles de pensée, donnent un effet d’infini et participent à l’effet de décontextualisation. Les objets ont l’air de flotter, loin de leur contexte d’appartenance et de perception. Ils sont des amorces de possibilités narratives pour celui qui les regarde, semblables à des Tests de Perceptions Thématiques.[7]

 

Ces réminiscences peuvent cependant être de pures fabulations. Néanmoins, que ces souvenirs soient vrais ou faux, ils sont liés à des perceptions et connectés à une expérience sensible (aussi intense soit-elle). Ils résultent de phénomènes psychiques, donc subjectifs, et constituent en grande partie notre état mental. Ces propriétés de la perception, phénoménologiques, sont appelées des qualia.[8]

 

La mise en espace de tableaux et de sculptures vise à créer une expérience sensible pour le spectateur. Le terme expérience est utilisé, ici, dans le sens d’expérimenter et mais également en tant que sujet d’expérience. Je souhaite, en utilisant une imagerie populaire, stimuler la mémoire sensorielle, faire appel à des symboles appartenant à notre enfance. Ce qui m’intéresse réside en cette zone esthétique commune qui permet à deux personnes d’expérimenter, à l’aide d’un référant commun, une sensation « nostalgique » commune.

 

Cette nouvelle zone commune peut être ainsi créée ainsi selon deux possibilités : la réminiscence d’un quale ou la création d’un nouveau quale.

 

The Age of Wisdom 
 

Ces dessins sont inspirés de faits historiques. Ils révèlent la lucidité d’un enfant. Sa sensibilité qui dépasse souvent les filtres d’acceptation de l’information du monde adulte : la liberté de compréhension de l’enfant.

 

The Age of Foolishness

(“fool” from français "fou". Je propose la traduction par bêtise, mais elle reste imprécise. Les notions de «  insensé, idiot, fou » sont à prendre en compte.) 

 

La croyance de l’adulte. L’ensemble de ses actes de foi pour partager des valeurs communes sociétales.

Ne voyons-nous pas la folie qui nous entoure? Ne voyons-nous pas l’ensemble de mensonges auxquels nous sommes contraints de croire.

Ces tableaux abordent un penchant plus personnel et intime. Ils sont mes propres souvenirs altérés, mes propres mensonges. Ils sont les miens mais sont représentés par des images qui appartiennent à une culture commune. Puissent-ils déclencher une réminiscence chez la personne qui regarde l’objet peint : Objet proustien / Qualia. 

Objet proustien[9]

 

Faux souvenirs : fantasmes et projections

Indices historiques : référents communs et historiques.

Narration : indice révélant les faiblesses des simulacres. A propos de la confusion sur la période d’appartenance.

Les objets tels que le tank, le vélo, la moto, le tricycle, l’avion, le train, sont des éléments qui reviennent de manière cyclique. Cette redondance systémique témoigne d’un « pattern sémiotique ».

 

The Age of Innocence
 

Le train et le tank présentent, sous les apparences de jouets, des faits historiques violents. Révolution chinoise ou déportation; les bottes sont le symbole de l’individu. Elles sont l’attitude, le nombre, l’ellipse de la personne.

Le train : TGV de la SNCF.

Le tank : M3 Stuart.

L’enfant : l’autoportrait du menteur. L’enfant mélancolique. L’ensemble de ce travail est une recherche sur les raisons de cette mélancolie...

 

 

 

 

 

[1] Terme utilisé par Hippocrate cinq siècles av.JC. Hippocrate, La nature de l’homme. Consultable en ligne en janvier 2014 : http://remacle.org/bloodwolf/erudits/Hippocrate/nature.htm

 

[2]  Au XXe siècle, la mélancolie fut définie, restrictivement, par la psychanalyse comme étant une maladie dépressive. Sigmund FREUD, Deuil et Mélancolie, in Metapsychologie, traduit de l’allemand par Laplanche et Pontalis, Paris, Gallimard, collections « L’Inconscient », « Folio/essai », 1968.

 

[3] Julien Green, Partir avant le jour, Paris : Editions Grasset, 1963, p.90. « À un moment que je n’arrive pas à situer je me trouvai assis devant la fenêtre quand j’eus tout à coup la conscience d’exister. Tous les hommes ont connu cet instant singulier où l’on se sent séparé du reste du monde par le fait qu’on est soi-même et non ce qui nous entoure… je sortis à ce moment là d’un paradis. C’était l’heure mélancolique où la première personne du singulier fait son entrée dans la vie humaine pour tenir jalousement le devant de la scène jusqu’au dernier soupir. Certes, je fus heureux par la suite, mais non comme je l’étais auparavant, dans l’Éden d’où nous sommes chassés par l’ange fulgurant qui s’appelle « Moi ».

 

[4] Cf photo du portfolio Numéros

 

[5] Cf Photo du portfolio Numéros

 

[6] Wikipedia : La nostalgie est un sentiment de regret des temps passés ou de lieux disparus ou devenus lointains, auxquels on associe a posteriori des sensations agréables. Ce manque est souvent provoqué par la perte ou le rappel d'un de ces éléments passés, les deux éléments les plus fréquents étant l'éloignement spatial et le vieillissement qui représente un éloignement temporel. On a pu diagnostiquer dans la nostalgie sous toutes ses formes le regret de l'enfance.

 

 

[7] Thematic Apperception Test (TAT), technique projective utilisée par les psychologues. Le principe est de montrer un dessin ou une composition à un individu et de lui demander de raconter une histoire à partir de ce qu’il voit, ce qui est appelé « passation »

 

[8] Un quale nécessite une intuition directe. Il n’est pas possible de faire connaître la couleur à quelqu’un qui ne la connait pas.

 

 

[9] Article nostalgie : Triggers